Indiscipline |
| Essai sur deux zones fluides de l'interdisciplinarité en art. |
Guy Sioui Durand, L'indiscipline. Essai sur deux zones fluides de l'interdisciplinarité en art, dans Penser l'indiscipline. Creative Confusion Recherches interdisciplinaires en art contemporain, sous la direction de Lynn Hughes et Marie-Josée Lafortune, Montréal , Optica, 2002.
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| L'esprit (métissé) du temps |
L'aube du troisième millénaire s'amorce de toute évidence sous le sceau de l'indiscipline généralisée de la société globale. La mondialisation du capitalisme fait fi des frontières, si bien qu'une nouvelle géopolitique se dessine par-dessus les États Nations. La science sous la poussée des biotechnologies et des nanotechnologies, introduit transgénisme, clonages et autres hybrides tandis que les communications ont explosé dans l'Internet. La consommation standardisée du spectacle et des jeux (cinéma, vidéos, télévision, show-biz, musique pop, etc.) est débarquée dans la cyberculture. Or comme jamais, le pluralisme ethnique et les métissages interculturels de toutes sortes se multiplient en rhizomes à la faveur de plus en plus de créations expérimentales en art qui maintiennent hors des cadres idéologiques des décennies précédentes (ex. : socialisme vs capitalisme) et davantage de manière plus personnelle, la différence et la dissidence. Comment les arts visuels figurent-t-ils dans cette sensibilité interdisciplinaire plurielle, couvant déjà dans les décennies précédentes, et qui s'est infiltrée de manière incontournable au cours des années 1990 ? Aujourd'hui, les artistes professionnels circulent parmi les nouvelles ambiances d'art in situ, d'art action et interactivités virtuelles. Pour les plus jeunes, déjà l'enseignement s'est ajusté et ces dimensions dématérialisées de la création leur sont familières. Les disciplines de fabrication d'images (peinture, estampe, gravure, photographie), la sculpture, l'architecture, le théâtre, le cinéma, la danse et le dessin mutent sous de nombreux métissages technologiques et multiculturels. Le cyberespace se superpose désormais à l'espace de la cité (l'art en contexte réel) et aux territoires imaginaires (les lieux du champ de l'art) ; il se présente comme le nouvel espace-temps de la création et de la diffusion. Les nombreux festivals, symposiums et autres événements de création ne sont plus tous à faits des zones franches : danse, corps technologique, performance, rituel, manœuvre urbaine, théâtre éclaté, art in situ, installations multimédias, sculptures sonores, art audio, art vidéo, art interactif dans l'Internet et vice-versa se tissent de transgressions, de passages, de transferts, de métissages et de collaborations plurielles. L'interdisciplinarité se définit donc par les rencontres de zones instables, un entre-deux mondes, une phase dynamique. Rituel de transformation, de transition, de changement d'états, l'art interdisciplinaire évolue continuellement. Il tient davantage du « work in progress », de l'expérience que de l'œuvre finale. Afin d'en comprendre la nature, cet essai aborde d'abord certains paramètres définiteurs préfigurant l'actuel climat de créativité indisciplinée en art. Mais loin de sombrer dans l'historicisme, ce regard sociologique s'oriente vers les transformations des institutions et l'apparition de nouveaux acteurs ayant concrétisé l'interdisciplinarité dans le champ canadien et québécois de l'art. Tout ce préambule servira en fait d'assises à l'examen sociocritique de deux zones de pratiques artistiques indisciplinées. Leur juxtaposition peut, au premier abord, déconcerter l'approche logique, rigoureuse, paradigmatique qui n'entendait déjà pas il y a deux siècles comparer «un parapluie et une table à dissection», comme l'avait proposé Lautréamont. Aujourd'hui, les nouvelles approches scientifiques, qui rendent tout compatible, et celles en sciences humaines, en littérature et en poésie composent un «esprit métissé du temps» qui nous y incite (la numérisation assistée des ordinateurs faisant le reste). La première « zone » a davantage trait à l'intention et aux finalités de l'art qu'elle corresponde à une discipline ou à un médium comme tel. Ce que je nommerai l'art interdisciplinaire compris comme transactions sociales. La seconde manifestation d'indiscipline artistique concerne l'art audio «transmédiatique», c'est-à-dire qui traverse sans s'y diluer, les autres créations multidisciplinaires et multimédia où la technologie des nouvelles images et des effets spéciaux est en vogue. Lorsque que les finalités sociales et les usages de l'oralité sonore se superposent dans la sphère des arts visuels, une même dissidence, et c'est l'hypothèse explorée ici, apparaîtraient comme « résistances » à l' «unidimensionnalité technicienne» déjà énoncée par les Herbert Marcuse, Jacques Ellul, Henri Lefebvre et Michel Freitag.(1)
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| (1) Herbert Marcuse, L'homme unidimensionnel, Paris, Éditions de Minuit, 1968 ; Jacques Ellul, L'empire des sens ; Paris, 1980 Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne ; Paris, Gallimard, 1970 Michel Freitag, Dialectique et Société. Montréal, Éditions Albert St Martin, 1982. |