Revue Esse : Dossier Amérindie |
| 2002, pages 4 à 45 |
| «On parle de vérité, de réalité. Ça peut faire mal, la réalité, mais c'est là que nous sommes rendus. Si les gens veulent du folklore, ils n'iront qu'à aller au Vieux-Port : il y en a, là, des Indiens en plastique… Dans la réalité, il y a eu des crises, des confrontations. On ne doit pas faire semblant que ça n'a pas été. Si on fait ça, on se moque.» -Florent Vollant |

| Les ruses de Corbeau/Coyote/Carcajou |
Ces dernières années, l'art amérindien contemporain voit salutairement se complexifier la perception d'ensemble qui s'en dégage. Les œuvres abordées par ces nouveaux Chasseurs/Chamans/Guerriers de l'art relient symboliquement les Premiers Peuples d'Ouest en Est, du Nord au Sud. On peut ainsi survoler à vue d'aigle les territoires des Kwakwaka'wakw, Nisga'a et Gitksan de la Côte Nord-Ouest du Pacifique jusqu'à ceux des Mik'maks et Malécites de la Côte Nord-Est de l'Atlantique en passant par les territoires des Siksikas, Cris et Métis des Prairies pour rejoindre l'imaginaire des Algonquiens (Ojibwe, Abitibiwinis, Innus, Cris, Naskapis, Waban Aki MikMa'k, Malécites, Attikamekw) et Iroquoiens (Hurons-Wendat, Mohawks) des terres de boisés à l'Est des Grands Lacs. Même que du Nunavut et du Nunavik des signes d'émancipation sont perceptibles. S'y ajoutent des échos de l'actuelle mouvance d'internationalisation outre frontières, notamment l'axe Nord/Sud, liant les Aborigènes des trois Amériques. Prenant prétexte de manifestations artistiques autochtones ayant eu lieu au Québec en 2001, ce dossier propose une traversée originale de la territorialité imaginaire amérindienne, du Pacifique à l'Atlantique, en cinq aires : a) Le " souffle " des grands Totems de la Côte du Nord-Ouest de l'océan Pacifique sur l'exposition Colour Zone de Lawrence Paul Yuxweluptun à Montréal ; b) Sur la piste des " ruses " et des déplacements vers l'Est de " Coyote " (Resign/nation, Edward Poitras) qui colporte l'art dénonciateur des artistes autochtones des Prairies : dénonciation du racisme policier (ex. : Indian Factory de Rebecca Belmore), déconstruction du colonialisme visuel ( ex. : The Shamanic Experience Jane Ash Poitras), mais aussi remises en question identitaires; c) L'incontournable rôle du Woodland Cultural Centre de la Réserve des Six Nations (Mohawk) avec comme exemple l'exposition rétrospective It takes Time de l'artiste Ojibwe Ron Noganosh; d) Les tourbillons métissés de l'existence des artistes amérindiens au Québec qui trouvent des complicités dans l'art en réseau plus que dans les grandes institutions. Là se manifeste une alternative complice aux grands événements de la culture du spectacle, qui projettent une image folklorique et récréo-touristique des " Indiens ". En dissidence avec les stéréotypes véhiculés lors de la Grande Paix de Montréal 1701-2001, cette section explore plus en détail la nature écologique et spirituelle des rapports Art/Nature (ex. : Parc Sacré, Mastheuiatsh et l'interdisciplinarité engagée amérindienne (Le Retour de l'Ours/Tortue); e) La brise d'art venue du Grand Nord inuit du Nunavut et du Nunavik sert de conclusion. Sortant des sentiers battus pour aborder les mutations des modes de vie des nouvelles générations, la sensiblité dont font preuve les femmes artistes inuit ainsi que les leçons du film Atanarjuat, l'homme rapide, sont analysées. Elles s'appliquent aussi à l'avenir de l'art amérindien. Des défis, doutes et espoirs pour un art amérindien inscrit dans ce XXIe siècle, y sont discutés. |
| NOTE : Dans les légendes et récits oraux des Anciens Indiens et dont la transmission a perduré, il existe un personnage mythologique rusé et facétieux. Il n'a cesse de jouer des tours aux Humains mais dont il est, cependant, à chaque fois aussi la victime. Ses aventures livrent une morale et une éthique qui rétablissent l'harmonie entre nature et culture, entre les fortunes et déboires, les pulsions et la raison, la nature et les ambitions humaines. Porteur d'ironie et d'humour, il prend l'apparence d'un animal qui varie selon les régions. Dans l'Ouest, il se manifeste sous la forme du Corbeau (Raven), dans les Prairies c'est le Coyote et dans les forêts du Nord-Est c'est le Carcajou, aujourd'hui disparu. En anglais, on l'appelle familièrement " Trickster ". Au XXe siècle, Corbeau/Coyote/Carcajou est devenu une référence, un symbole dans la littérature, au théâtre autochtones - le dramaturge autochtone Thompson Highway a d'ailleurs fondé dans les années 1980 une "Trikster's Society"--. La même attitude est observable dans les arts visuels amérindiens contemporains comme le détaille bien l'analyse d'Allan J. Ryan dans sa thèse de doctorat, devenue The Trickster Shift. Humour and Irony in Contemporary Native Art (UBC Press, 1999). En 1992, l'exposition Indigena. Perspectives autochtones comtemporaines, année des commémorations mondiales de la "découverte" des Amériques par Christophe Colomb (Musée canadien de la civilisation, Hull, Québec)), avait été placée sous le signe du " Trickster ". La référence au Coyote a davantage le haut du pavé grâce à des artistes comme Edward Poitras ou Jimmie Durham qui en ont fait un " alter ego ". Chez les artistes amérindiens du Québec, c'est un véritable " bestiaire " qui surgit dans les œuvres, dans la foulée de Domingo Cisneros, et qui représente l'"esprit des animaux". L'influence de Corbeau/Coyote/Carcajou ne joue pas seulement sur l'inspiration des artistes amérindiens. Qui ne se souvient pas de la mythique performance de Joseph Beuys à New York en 1974, I like America and America likes me, alors qu'il s'enferma trois jours avec un coyote vivant! Sa référence à « l' autre » Amérique, amérindienne, était explicite de la part de cet artiste inspiré par les matériaux conducteurs, le chamanisme et l'activisme politique.
Florent Vollant : entrevue avec Sonia Sarfati, La Grande Paix : Uashtenemunan - M'entends-tu ? - karen Na' , dans le journal La Presse, le samedi 4 août 2001. Ces noms ne sont que quelques-uns des 611 Premiers Peuples vivant au Canada, dont la moitié de la population est répartie sur quelque 2 370 terres de réserve, l'autre moitié vivant dans les villes du pays. |